Et un jour, parmi huit virgule trois milliards d'humains vivants, on se dit "Oh, lui" (ou elle, ile, eux, ou quoi que ce soit qui corresponde).

Une reconnaissance.

Ce moment où vous comprenez que vous n'aviez rien vécu de tel auparavant. Tremblement de terre sous vos pieds.

Un monde s'ouvre, fait de l'autre et de vous, de tout ce qui circule entre chacun de vous et de toute ce que vous avez fabriqué ensemble. Ses frontières reculent chaque jour, univers invisible à l'œil nu qui s'étend, en perpétuelle expansion.

Un langage se crée, s'enrichit au fil des jours, des semaines, des mois, des années.

Et pourquoi c'est ce regard plutôt qu'un autre qui vous fait tressaillir ?

Pourquoi la façon dont ces épaules tendaient cette chemise vous donnait déjà envie d'y poser une main légère, caressante, alors qu'elles étaient inconnues, ces épaules, cette chemise ?

Pourquoi quelques mots vous avaient donné l'impression d'être dans un ascenseur en chute libre, mais en bien ?

Pourquoi le coin de ce sourire vous fait battre le cœur, vous met un petit coup au plexus, vous donne envie de rire et de pleurer à la fois ?

Pourquoi cette voix plutôt que n'importe quelle autre ?

Pourquoi c'est ça, et pas autre chose ?

Comment une forme d'intelligence, une façon d'être au monde, une curiosité, un rapport aux émotions, une envie jamais assouvie de découvrir et partager, une montagne de "défauts" (le meilleur des sorcières et sorciers, c'est ce qui les rattache à leur humanité), un humour, vous transforment ?

Pas au sens : devenir un autre pour plaire. Comme dans : vous libérer de ce qui vous retenait d'être pleinement, joyeusement vous pour vivre pleinement ce que vous avez à vivre.

Comment un individu sur huit virgule trois milliards devient un habitant essentiel de votre monde intérieur ?

Comment son empreinte est si inextricablement liée à l'essentiel de ce qui vous occupe qu'il n'y aura plus d'oubli possible.

Comment vous n'avez pas envie que ça cesse. Même si vous n'habitez pas le monde des histoires ni celui des gens qui ont de la chance, même si pour l'autre la vibration n'est pas la même.

Et que vous avez peur de n'être plus que cela, pour la microscopique éternité qu'il vous reste, une source d'amour à sens unique, dont on ne voit pas très bien comment il pourrait cesser de s'écouler.

Mais, pour toutes ces raisons insaisissables et d'autres encore, vous ne pouvez être nulle part ailleurs.

La lune (détail d'une photo prise à la Cité des Sciences à la Villette)