J'ai été prise hier midi dans ce qu'on appelle généralement, avec une pointe de dédain, dans une "conversation de filles". Je ne sais plus pourquoi, sans doute un peu influencées par la météo enfin printanière et leur prochain week-end au soleil, mes collègues en sont venues à parler de poils et de techniques d'épilation.

Je sais désormais des choses absolument indiscrètes sur leurs poils et la façon dont elles s'en débarrassent. J'allais dire : "ou pas", mais malgré leur relatif jeune âge, en tout cas comparé au mien, elles ne se sont pas saisies de la grande liberté de certaines jeunes femmes d'aujourd'hui à garder les leurs.

Une chose étonnante, chacune d'entre elles a parlé de faire ça avant tout "pour elles".

Deux jeunes filles se parlent avec animations, assises sur la bordure d'un trottoir de la rue Chaptal.

Deux d'entre nous sont en couple de longue date. On peut donc supposer que leurs mecs ont déjà vu des poils sur leurs corps et se sont habitués à l'idée de leur existence (aux poils), dans le pire des scénarios. Ils les ont également vues accoucher, ce qui me paraît spectacle plus compliqué à digérer que des poils sur le corps. Mais elles n'imaginent pas un instant ne pas se débarrasser de leur pelage, de façon temporaire ou définitive.

Les trois autres, moi comprises, sommes célibataires sans quête précise d'un partenaire de jeux sous la couette. Totalement éligibles à la flemme totale ou partielle de la traque aux poils. Mais n'imaginant pas un instant ne pas se débarrasser de notre pelage, de façon temporaire longue ou définitive.

L'une d'entre nous a même évoqué des inconforts récurrents dont elle pourrait clairement se dispenser. Mais qu'elle continue à s'infliger par routine ou sens du devoir, sait-on jamais ? On y revient.

Un garçon et une fille, adolescents, se parlent avec animation, assis sur un trottoir à l'arrêt du bus près de la gare.

Ce qui m'a un peu étonnée c'est que chez les unes comme chez les autres, le fait de ne pas être parfaitement épilées peut être un frein à quelque chose, modifier leur comportement. Choisir un vêtement en fonction d'aisselles plus ou moins dégarnies, ne pas se mettre en robe - même longue - pour cause de mollets duveteux : pas question.

Mais l'argument peut être tourné à l'inverse : avoir un rendez-vous avec un mec et ne pas s'épiler pour ne "pas céder".

(Why but why ?)

Je dois dire que je n'ai jamais vu un mec remettre son caleçon et son jean en découvrant une pilosité pas selon ses standards. Je dois dire, j'en suis désolée, amis lecteurs masculins, que je tiens les mecs pour beaucoup moins difficiles que ce que le monde cherche à nous faire croire. Une occasion de s'envoyer en l'air ? Allons-y ! Une croyance forgée sur mes observations d'un échantillon... Bref.

(Une amie et lectrice de ce blog prétend qu'ils seraient capables de se livrer à leur bon plaisir sur le coup, mais dégoûtés par la présence de poils non homologués, n'y reviendraient pas. J'espère bien qu'ils ne sont tout de même pas aussi cons que ça.)

En ce qui me concerne, indépendamment de l'état de mes poils, si un mec venait à me faire une remarque désagréable et emplie de jugement dédaigneux, je pense que j'entreprendrais immédiatement de lui épiler les couilles à la pince à épiler. Je pense qu'on tomberait assez vite d'accord sur le fait de changer de sujet.

Je tiens pour des génies les gens qui, génération après génération, ont convaincu les femmes, spécifiquement les femmes, que seule la parfaite conformité aux canons du moment leur permettait d'être belles, et partant désirables. Et les ont convaincues de passer des années, en cumul, de leurs vies, à enlever ce qu'elles avaient en trop ou ajouter ce qu'elles avaient en pas assez (par rapport à qui et à quoi ?!) pour... plaire ?

Au lieu de lire un livre, s'instruire, penser, concevoir, s'éduquer, se défendre, se détendre, etc. Fascinant[1].

Deux jeunes filles se parlent avec animation, tôt le matin, assises devant la porte bleue d'un immeuble parisien, rue de Clichy.

Revenons à ce "c'est pour moi que je le fais".

C'est vrai et pas vrai.

Je continue à prendre plaisir à ce que mes jambes soient douces l'une contre l'autre sur une base régulière. C'est "pour moi". Je me maquille un peu, les yeux, exclusivement. Pas tous les jours, et je peux sortir de chez moi totalement indifférente à l'idée de ne pas être fardée.

Mais.

Qui nous a mis dans la tête que c'était mieux pour nous aussi, indépendamment du regard des hommes ? Mieux que quoi ?

L'histoire est longue, on trouve des pigments pour teindre peaux d'animaux comme d'humains, des ornements, depuis des dizaines de milliers d'années. Le "monde d'apparence" dont on parle n'a pas attendu le 21e siècle pour considérer qu'une forme de soin et d'apparat disaient de nous des choses qui prouvent, mieux que nos actes et nos pensées, qui nous sommes. Mais le diktat du soin à soi est particulièrement fort sur les femmes : leurs vêtements les ont entravées, leurs cosmétiques les ont détournées de leur corps initial depuis tellement longtemps. (J'ai passé de longues heures à m'interroger sur la contre-productivité évolutive d'avoir des ongles très longs et très peints, sans trouver d'explication rationnelle au fait que plein de femmes, que j'estime, passent des heures à se faire les ongles.)

Pour revenir aux poils, nous avons été convaincues qu'il était mieux de se débarrasser de leur rôle de protection que de vivre avec notre nature. Et, pour la plupart de nous, avons élevé cette croyance au rang de pensée magique, au grand bonheur d'industriels ravis de se faire des (poils de) couilles en or pour nous vendre des solutions miracles et de mecs qui piailleraient comme des chiots s'ils devaient subir un millième de ce qu'on s'inflige au quotidien ou, au pire, toutes les quelques semaines.

Sans parler de l'ironie de s'enlever des poils d'un côté pour en remettre à d'autres endroits, à en juger par les très fournis faux cils à la mode ces derniers temps.

Ça me fascine, m'horripile, me montre les limites de ma propre résistance au capital-patriarcat et me plonge dans des abîmes de perplexité à la fois.

(Les photos de ce billet ont un rapport distant. Il se trouve que plusieurs fois ces jours-ci j'ai été témoin de moments de conciliabules adolescents. Et que la conversation d'hier midi tenait de ce genre d'intense proximité complice et de questionnements vertigineusement métaphysiques. De type : « il t'a dit quoi » La musique va donc avec les images. Et puis voilà, j'avais envie.)

Note

[1] Et malheureusement, je ne peux complètement m'exclure ou m'échapper de ces injonctions.