J'ai beaucoup réfléchi, depuis un moment, maintenant, à l'histoire qui m'occupe le cœur. Forcément, quand on entre à fond dans une impasse, on cogite, je ne suis pas si inconsidérée que ce que d'aucuns suggèrent.

J'ai soulevé tous les cailloux, disséqué au scalpel tout ce que je pouvais, impitoyablement. On a tous dit "je n'ai jamais vécu ça" en y croyant jusqu'à ne plus y croire, alors au début, je me suis dit que c'était juste un crush, que quelque chose en moi avait besoin de se divertir de la vie pas très marrante qui était la mienne à ce moment. Mais quand même, jamais je n'ai eu cette puissante sensation de reconnaissance, de confiance presque absurde, d'abandon de mes défenses, celles qui tiennent encore devant mes amis les plus proches. Exit, le concept de crush.

Le moment était venu d'admettre qu'il s'agissait d'un peu plus que d'un songe en passant ; je me suis dit, "ma vieille, tante Olive t'expliquerait que tu cristallises."

Mais moi, je sais, qu'il est très loin de la perfection ou d'une forme absurde d'idéal, j'ai même des échantillons gratos de ce que c'est quand ça n'est pas fluide. Ce qui me fait ce qu'il me fait, ça n'est pas une perfection réelle ou imaginaire, c'est que dans ce lien avec lui, je suis "chez moi" comme je ne l'ai jamais été nulle part. À nu, vue vraiment. La seule chose qui me fait faire gaffe, c'est ce qui, dans la situation, pourrait me blesser trop fort (et parfois, c'est lui).

Ça m'agace, souvent, d'être tellement incomprise par le reste du monde, mais il faut bien reconnaître que, moi-même, je ne comprends pas bien ce qui se noue.

Tu lui donnes tant, m'a-t-on déjà dit, mais je reçois tant, aussi, même si je ne le raconte pas. Un tant qui nourrit mon insatiable envie de découvrir du nouveau, du beau, du bouleversant qui vient enrichir l'intention que je mets quand je prends une photo, rendre mes horizons encore plus larges. Bien sûr, c'est moi qui fais. Mais ce qu'il est pour moi, ce qu'on partage, vient faire grandir des aspirations qui sont miennes, mieux que n'importe quoi d'autre avant. Il m'inspire, il me donne envie d'être bien avec moi. Je ne pourrais pas raisonnablement bien vivre ce qui existe entre nous si je ne l'étais pas, qui plus est.

Encore une phrase qui va être mal comprise. Pas d'emprise, pas de pour lui. Juste un regard qui me voit, à qui ça va bien, qui je suis, une façon d'être au monde, de la tête et du cœur qui se rejoint là où j'étais si longtemps seule, une lumière qui me donne de l'énergie, de la puissance, de l'envie de faire pour moi. Et s'il en profite au passage, tant mieux. Personne ne me croit mais ce mec me fait du bien.

Mon impuissance à traduire ça est totale. Au fond, c'est normal de ne pas savoir décrire ce qui me dépasse. J'aimerais que des règles simples s'appliquent, parfois. J'aimerais me dire qu'une recette détaillée m'aiderait à supprimer les douleurs. Après tout, il y a dans cette relation bien assez pour nourrir tout ce qui ne fait pas mal.

Ça ne fonctionne pas du tout comme ça, évidemment. Et si je suis honnête, j'aime que ce qui existe entre nous ne soit pas banal.

Alors, la plupart du temps, je me laisse flotter, épaules ouvertes, menton levé, plus apaisée qu'autrefois, plus libre, plus assurée, j'essaie de savourer ce que je reçois. Et c'est un peu fou, au final, avec cette histoire de ne rien attendre, depuis un moment, je reçois bien plus que ce que je n'aurais pensé possible.

Et puis parfois, j'arrache rageusement les belles fleurs sauvages, nées de graines semées par lui nonchalamment. Ou en tout cas c'est comme ça que je le décrète, quand j'invective son avatar-dans-ma-tête - beaucoup moins surprenant que le vrai, pour le meilleur et pour le pire - lui dis que merde, quand même, il ne me facilite pas la vie, comment je fais, moi, dans tout ça, pour rester sur mes rails raisonnables ?

Et deux jours après, bien sûr, je me maudis, je peux bien prendre, encore, c'est si beau, ça n'est pas grave, va, quelques larmes contre un instant miraculeux. De toute façon les fleurs sauvages ont la vie dure, elles repoussent quelle que soit l'énergie qu'on met à les déraciner.

J'ai eu des histoires brèves et intenses, des longues et assez chiantes. J'en ai oublié pas mal, dans les furtives, surtout.

Mais cette impression de rencontre inévitable, de chemin qu'il me faut emprunter parce que c'est ma vie, que toute rationnelle et pragmatique que je sois, toute féministe enragée allergique aux injonctions aux contes de fées qui font vivre des enfers aux meufs de la vraie vie, cette relation-là, c'est comme si elle était codée dans mon ADN, peut-être écrite par un agent du destin un peu cruel, mais indispensable. Inévitable.

Il ne faut pas s'inquiéter de ça. Même dans les pires des jours, j'ai beaucoup moins mal que quand je ne savais pas qu'il existait.

L'église de la Trinité à Paris dans la brume et la lumière bleue.