Samedi dernier, j'ai passé une très chouette journée avec Anna [1]. On a parlé, notamment, de comment on évolue, de comment ça vient, la capacité à se débarrasser de comportements qui nous encombrent, alors qu'à d'autres moments de la vie ça paraît insurmontable.

L'autre jour, Alana racontait qu'en psychologie, on explique que, face à toute volonté de changement, il y a une force équivalente de résistance, d'opposition au changement, qui s'exerce [2]. Newton du cerveau, en somme.

Ça nous donne une idée de la quantité de biceps en présence. Mais pas tant du nombre de gens qui arrivent à basculer de l'autre côté.

J'ai déjà dit, les pères de mes enfants ont eu des enfances très difficiles. Avec des défaillances parentales graves, des mises en danger, de la grande précarité. L'un des deux a subi des sortes d'abandons répétés. Et s'il a bien des défauts, difficile de lui en vouloir d'avoir été marqué par ça.

Au début, je me disais "ce mec ne me quittera jamais". Et c'était rassurant, d'une certaine façon.

Puis j'ai compris qu'il ne me quitterait jamais, non. Même si j'étais odieuse, même si j'étais maltraitante, même s'il ne m'aimait plus[3].

D'abord je me suis dit que ça n'était pas si rassurant que ça, un homme qui n'a presque pas d'autre choix que celui de ne pas me quitter, pour ne pas ressentir à nouveau ce que ça lui fait.

Ensuite, que c'était une énorme responsabilité de ne pas abuser d'une si grande fragilité.

J'aimerais vous dire que j'ai été à la hauteur, tout le temps, mais parfois non, sous le coup de la colère, il m'est arrivé de passer des bornes.

Je bosse vachement sur la colère, ces derniers temps. Elle peut exister, être légitime, et même s'exprimer, mais je lui refuse désormais d'être ma voix, de parler en premier. Je ne peux pas être la personne que je veux être si je la laisse faire. Je ne veux plus jamais passer des bornes d'intégrité, d'éthique, de confiance à cause d'elle.

Je n'ai pas, je crois, été si horrible que ça non plus, mais il y a des moments que je contemple de loin et je me dis : j'aurais pu et dû mieux faire.



Une autre chose que je me suis dite, aussi, c'est "moi non plus je ne peux pas quitter cet homme". Parce que ça serait taper là où il est le plus fragile, s'acharner sur quelqu'un qui est déjà à terre. Ma pente, c'est plutôt prendre soin des fragilités des autres, quand même.

Cette histoire à lui, c'est devenu une prison pour moi aussi. Il ne va jamais me quitter, qu'il m'aime ou pas, je ne peux pas le quitter, je ne peux pas être celle qui fait ça.

Ça explique sans doute en grande partie pourquoi ça a duré si longtemps, tristement.

Curieusement, après toutes ces années, je peux voir que ce gars-là, son histoire d'enfance, elle entrave toute sa vie. Je peux voir aussi que ses tentatives d'y trouver des solutions ont été insuffisantes pour se solidifier, pour construire dessus. Mais je ne sais pas quelles sont ses raisons à ne pas essayer de changer. Des bénéfices secondaires qui lui appartiennent et qui, même en le connaissant par cœur, me resteront étrangers.

Il m'aura fallu cette histoire pour comprendre que quand on aime quelqu'un, on a envie de prendre soin de lui, de le protéger. Mais qu'on ne peut pas réparer à sa place ses vieilles blessures. Et aussi, que cette envie de prendre soin a des limites, quand on fait un peu trop souvent pour l'autre et pas pour les deux, presque jamais pour soi. Qu'on se fait passer derrière parce que l'autre est plus blessé que nous.

J'ai une chance infinie dans la vie, je suis assez poreuse au changement. Ça me permet, j'ai l'impression, d'avoir un peu d'audace à aller bousculer de vieux fonctionnements. Au pire, ça ne me fait pas de bien, au mieux, je m'allège.

Ces dernières années, j'ai fait taire ma Bavarde, ou quasi. Je n'ai plus de mal à la remettre à sa place quand elle s'incruste. Je n'ai plus aucun questionnement sur le fait de mériter l'amour de qui que ce soit. L'amour ne se mérite pas, il s'offre. Quand on a de la chance, il se reçoit. J'ai avancé sur cette question de la colère et de qui est le boss de qui entre elle et moi. Je peux citer certains déclencheurs, d'autres me sont moins visibles.

Et je mesure ma chance d'avoir trouvé en moi l'impulsion de faire bouger ce qu'il y avait à bouger. L'après est plus confortable que l'avant.

"L'écoute", une sculpture d'Henri de Miller qui représente une tête sans cheveux, inclinée, parallèlement à une main ouverte. On dirait que la tête va, à tout moment, se poser contre la main. La statue se trouve face à l'église Saint-Eustache à Paris.

Notes

[1] Comprendre : je l'ai traînée dans mon coin préféré de Paris en toussant comme une condamnée mais comme elle est chouette, elle ne s'est pas plainte.

[2] Elle viendra corriger ou préciser si je dis des bêtises.

[3] Encore qu'il a une telle forme de terreur de l'abandon que je pense que le détachement affectif lui est presque étranger...