Mon cerveau, mon système nerveux, le coin de mes yeux, le bout de mes doigts, mon cœur, passent leur temps à enregistrer à mon insu des milliers de petites indications sur les choses et les gens, des presque-riens, des inflexions, des ombres et des lumières, des reliefs.
Ce fourmillement de micro-signaux dessine une cartographie complémentaire de ce que je perçois des autres. Souvent assez juste. Comme pour tout ce qui a trait à l'être humain, imparfait, plein de mes biais. Et puis, comme tous les cordonniers, je suis mal chaussée : plus ça me touche, moins je vois clair, ou plus je doute de ce que je perçois.
Quand ça tombe juste, pas de questions. Le verbal et le non verbal se complètent.
Parfois, le discours et la perception forment une dissonance, plus ou moins importante.
Pendant longtemps, je ne comprenais même pas comment je fonctionnais, ni ce qu'était cette impression discordante.
Je me suis battue, longtemps, contre des humains - moulins à vent. Persuadée que j'avais raison. (Il y avait des faits soutenant cette théorie, je ne suis pas complètement folle, vous savez.)
J'ai mis un temps infini, je n'y suis pas encore tous les jours, à comprendre qu'il vaut mieux accepter le déclaratif de l'autre, plutôt que de chercher à prouverque ses mots et le son que je reçois sont décalés.
J'ai fini par admettre que nos narrations divergent. Que la seule façon de ne pas trop me perdre, c'est de ne pas bousculer la vérité de l'autre, ou son déni. Sa vision des choses, ou celle qu'il pense que je dois avoir. Ou la seule qui puisse tenir sans tout faire exploser. Que même si je pouvais couper cerveau, cœur, âme au scalpel, rien ne pourrait s'opposer efficacement à ce qu'il choisit de me dire. Ce qui est vrai pour lui, ce qu'il s'autorise à se raconter, que ça soit dissonant, décalé, incomplet, on s'en fout, en tout cas officiellement, sur le papier. Team premier degré, je m'arrête aux mots, je ne bataille plus, malgré les dissonances dans ma tête et les questions qui ne cesseront jamais.
(Et je me demande si un jour, vieille dame usée, je continuerai à ne pas pouvoir regarder le soleil se lever ou se coucher sans que la pensée d'une personne particulière ne surgisse).


Les dissonances que tu décris ont longtemps créé chez moi un inconfort, c'était même le premier signal de cette dissonance. Si aujourd'hui, j'ai plus d'indifférence pour ces dissonances, c'est quand même avec les personnes les plus cohérentes ? Sincère ? Authentique ? (je ne sais quel mot mettre parce que la dissonance n'exclut pas catégoriquement tout ce que je viens de citer), disons les personnes chez qui je ne perçois pas cette dissonance que je me sens le mieux, je me sens plus sécure et plus libre dans ces relations.
Alana oui, évidemment. Disons qu'en globalité, oui, en détail, les relations sont vivantes et peuvent évoluer dans tous les sens et qu'on fait avec ce qui nous est le plus important, à un instant T.
(Alana bis ceci dit aucun retour en grâce de Slip en Kevlar n'est à l'ordre du jour, c'est promis !)