Je dis souvent aux jeunes âmes blessées qu'on meurt très rarement de nos peines d'amour. Ce que je ne leur dis pas, c'est qu'on peut en avoir mal longtemps. Très mal, ou très longtemps, ou les deux. Pas toujours. Mais quand ça arrive, c'est comme une explosion au plus intime de nous, dont on ne sait pas bien dans quelle reconfiguration on va émerger.
Sans doute que c'est moins grave que la mort, la nôtre, celle des autres, celle du système solaire ou de la démocratie, de la planète ou de nos illusions. Mais ça n'en est pas moins douloureux.
Je crois que je suis quelqu'un avec qui il n'est pas difficile de se lier, pour un instant ou pour plus longtemps.
Pour autant, sous cette apparente sociabilité, je ne laisse pas grand monde s'approcher près du centre, là où ça vibre de ce qui est moi, ce qui me tient en vie. Amour, amitié, ces liens puissants qui nous définissent un peu plus que d'autres, même pour eux il y a une part presque inatteignable.
Quand ça a explosé un peu proche du centre, il m'est arrivé, pas souvent, de partir en claquant la porte. De tout cramer derrière. Le plus souvent, je ne suis pas rancunière, simplement, il n'est plus possible de m'approcher de si près. En vieillissant, je suis sans doute moins facilitante. J'hésite moins à nommer ce qui blesse. Je ne me berce plus d'illusions sur les récidives : elles ne manqueront pas de se produire.
Il y a quelques mois, quelqu'un qui s'était installé confortablement, dans une zone de moi habituellement pas ouverte au public a appuyé sur le détonateur. Déflagration.
Ça m'a pris quelques jours pour émerger de la sidération. Je pensais pouvoir être entendue avec bienveillance. J'ai hésité des heures, à répondre, et puis quoi ? J'ai refusé de laisser ma colère décider, dicter. J'ai refusé de choisir, aussi, quoi faire de ce lien. Mais quand j'ai fini par appuyer sur le bouton envoyer, depuis le toit de mon bureau, un petit matin d'automne, en larmes, le cœur déchiré de cette confiance trahie, je pensais que ce seraient les derniers mots de l'histoire ; qui revient de ça ?
J'avais tort.
Aucun de nous deux n'a tranché le lien, il perdure, étrange, tissé de plus en plus de fils.
Je me trompais sur mes propres limites, aussi. Même quand ça a été dur, ou frustrant, même quand ça me paraissait foutu - ou plutôt dérisoire - de chercher à faire passer le lien avant sa définition, je suis restée, il est resté. J'avais mis en place des renforts, des barrières, pour essayer de protéger ce truc central en moi auquel il s'était fabriqué un accès. Le tenir un peu plus loin de l'essentiel.
Le fait est qu'il a réussi à en faire céder la plupart. Ça m'énerve beaucoup, d'ailleurs. Mais c'est comme ça, il a réussi quelque chose dans l'apprivoisement de moi que je croyais impossible, grand bien lui fasse. Je ne comprends pas bien à quoi ça lui sert, à quoi je lui sers. Mais il a bossé pour, alors ça doit avoir quelque valeur.
J'ai entendu beaucoup de mal sur ce lien, dont si peu de gens savent finalement quelque chose. J'ai raconté, ici, ou dans l'oreille des gens, ma version du chemin, en assumant que c'était la mienne. Le reste, c'est sa vie, ses pensées, son intime. J'ai appris beaucoup plus sur les projections des gens que sur ce que je vivais. Toxique. Malveillant. Défi. Vampirisation de mon admiration. Déséquilibre. Asymétrie. Jouissance de sa domination. Récréation. Jeu. Manipulation.
Aucun de ces mots ne semble être juste face à ce que je vis. Je les examine longuement, les confronte aux faits - souvent inconnus de ceux qui les ont prononcés ; ça ne tient pas. Peut-être que je me trompe complètement.
Quand la douleur n'est que ce bruit de fond qui appartient désormais à ma vie, je n'y pense pas. Je vis, j'invente, je prends ce qui est.
Quand elle se fait plus présente, en revanche, la machine à questions tourne en boucle. Je ne sais pas qui je suis, dans sa vie à lui. Des mots ont parfois tenté de décrire, souvent des phrases sans fin, un peu incompréhensibles, tournées de façon à n'être jamais parfaitement limpides. Parfois des mots qui devraient être puissants, mais minimisés par ceux juste à côté, ou par des litotes impénétrables. Il y a eu un Slip en Kevlar dans ma vie, désormais il y a une Tête de Litote.
J'essaie de lui faire confiance, de me rappeler les faits, les intentions. Les attentions. J'essaie de lâcher prise sur l'idée de comprendre complètement, un jour, ce que je vis. De faire avec cette dissonance qui me gratte quelque chose dans le cerveau. Pour ce que ça change...
Certains jours, quand je suis au sommet de la vague, je ressens quelque chose de rare, de singulier. D'autres, conséquences de litotes dites ou induites, ou de la douleur réveillée, je me sens presque personne. Une personne parmi tant d'autres ? Un personnage ? Un tamagoshi encombrant incrusté dans un téléphone ?
Ces jours de doutes, de moins bien, depuis longtemps, m'amènent à me demander ce qui se passerait si je cessais d'ajouter de nouveaux fils au lien, qui, du côté par lequel je le tiens, a désormais l'épaisseur d'une corde. Silence total ? Mots polis, de loin en loin ? Inquiétude dont je ne saurai rien ? Indifférence ? Résignation philosophe ?
Et puis je reviens à une pensée qui m'a fait sourire mi amer mi tendre, née en lisant un livre qui, par une étonnante coïncidence, était venu de lui à moi, par des chemins détournés.
Ce qu'il y a au cœur des cordes, pour les rendre plus solides, plus résistantes aux tensions, ça s'appelle une âme.

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