Je ne sais pas quand était la dernière fois que j'ai fait l'amour avec une autre personne que moi (mais ça fait très longtemps. Trois ans et demi ? Quatre ?)

C'est fou comme on resitue facilement nos premières fois mais que, souvent, on ne sait pas qu'une dernière fois est une dernière.

Autant qu'il m'en souvienne, je n'aurais rien fait différemment, remarquez bien.

Je me souviens très nettement, en revanche, de l'espèce de joie mêlée d'amertume la dernière fois que j'ai embrassé quelqu'un pour la première fois. "Si ça se trouve, c'est la dernière fois que j'embrasse quelqu'un pour la première fois". Je me souviens vraiment de cette pensée, d'où on était, et de ce qui a suivi dans ma tête : "Je ne pensais pas que cette dernière fois serait comme ça".

Je ne me souviens plus laquelle de mes admirées, artiste, américaine, très âgée maintenant, disait qu'après la ménopause, elle était contente d'être débarrassée de sa libido, que ça lui évitait de se laisser "déconcentrer" par le désir. Je me souviens avoir trouvé ça triste. Mais finalement, peut-être que ça sera plus facile comme ça, moins de désirs, moins de choses à regretter, à ne plus espérer.

En attendant, rappel violent, samedi. J'étais installée dans une salle de ciné qui s'est remplie, complètement. De part et d'autre, un mec, l'un et l'autre décidant de facto de s'accaparer la jouissance de notre accoudoir commun. Je pense qu'ils ne s'en rendent pas compte, les mecs s'installent, ils ne pensent pas à se faire plus petits pour ne pas gêner, à considérer le confort de l'autre.

En revanche l'un d'entre eux a parfaitement compris le concept de frontière invisible qui prolonge l'accoudoir et qu'il ne faut pas franchir de la jambe. L'autre non, il m'a donc fait du genou pendant une partie de la séance. Pas par audace sexuelle, hein[1]. Juste par manspreading.

Je ne sais pas si j'étais plus énervée par son intrusion dans mon espace (le corps de cette femme n'existe pas assez pour me limiter dans l'occupation que j'entends faire de l'espace) ou par le manque total d'ambivalence de ce contact non sollicité (le corps de cette femme n'existe tellement pas que je peux le toucher sans que ça existe dans ma conscience).

C'est dire que, même si on peut se débrouiller avec le désir et sa résolution, qu'il y a mille et une raisons pour lesquelles je n'ai pas envie de composer avec le désir de n'importe quel mec, il reste une forme de violence à se dire qu'aucun homme au monde n'a envie de toucher mon corps exprès. Enfin aucun homme dont j'ai envie qu'il me fasse connaître son envie.

---

Ces dernières semaines ont été encore un peu tendues d'un point de vue santé. En fait, je n'ai rien, mais il faut le vérifier. Il se trouve qu'à partir du moment où on vous dit : "il n'y a rien mais", ça devient un job de ne pas se laisser envahir par ce "mais". Encore plus quand ces dernières années ont été marquées par la maladie et parfois la mort de proches.

Mais bon, je sais gérer. Ça fait des années, des décennies que je gère seule. Même quand ça m'emmène dans des tristesses sans fond.

On me dit que je ne dis pas assez quand j'ai envie de soutien. Mais je dis. J'écris. Et ça tombe dans le vide ou quasi, et je me sens encore plus seule.

Bref, ça ira.

Mais ça reste une surprise quasi quotidienne. À quoi ça sert de bosser pour être plus juste entre soi et soi si ça n'aboutit pas à aller mieux ? De réparer des blessures, des névroses, de prendre de la confiance pour se sentir comme sur un glaçon qui s'éloigne inexorablement de la banquise ? Salut les gens ! Je vais crever, mais en parfaite harmonie avec moi-même. Qui s'en fout ?

Bref. Tout ça pour dire que je suis une grande fille très autonome, qu'il y a des tas de choses que je savoure, dans ma vie, dans le fait d'être seule.

Et que pour autant, ces derniers jours, un mec qui surgit dans la pièce en gueulant "NFS, chimie, iono" juste pour me faire marrer (ou "don't you dare dying on my watch !" aurait marché aussi), ça ne m'aurait pas déplu.

Quelqu'un pour qui je sois importante. Assez pour que mes silences l'inquiètent, assez pour ne pas se faire duper par une blague[2], assez pour que l'envie de me serrer dans ses bras en me disant que ça va, que jusqu'ici, tout va bien soit communicative, une caresse douce sur une angoisse inutile, si vous saviez, comme ça fait parfois des miracles.

Il y a une forme de violence, incompréhensible à celles et ceux qui se savent aimés, à savoir que personne ne vous aime assez pour avoir envie de prendre un peu de vos soucis sur ses épaules. Une femme nue dessinée par Brassaï

Pour une fois, pas une photo de moi mais un dessin de Brassaï. Crédit photographique : Centre Pompidou, MNAM-CCI/Georges Meguerditchian Dist. GrandPalaisRmn

Page originale ici.

Notes

[1] Et ça n'est pas mon interprétation, il a dormi bruyamment pendant une bonne moitié du film.

[2] Mes blagues ne sont pas des mensonges, c'est de la pudeur, le plus souvent.