Soirée entre meufs, répartition des âges : de 45 à 50 ans.

— Oui mais tu sais les problèmes de sommeil ça peut être lié à la périménopause.
— Ben écoute, du coup ça fait pas loin de 12 ans que je suis dans la périménopause. Peut-être que je peux entrer dans un livre de records ? On peut gagner du fric avec ça ?
— Non mais peut-être qu'au début c'était autre chose et maintenant c'est ça ?
— Donc je suis maudite, c'est ça que tu dis ?
— Non mais... tiens, il est bon, le Chablis, ressers-nous.

Tout le monde est obsédé par la ménopause autour de moi. Je n'ai rien contre la parole qui se libère mais je n'ai aucun souvenir d'aucune amie qui m'ait raconté avec autant de soupirs ses premières règles. Même les plus malchanceuses d'entre nous qui ont des SPM enragés, des douleurs atroces, même celles qui se tapent le fardeau infernal de l'endométriose, ont la parole moins libérée que sur la fucking ménopause. J'ai l'impression d'être un alien au centre de la curiosité générale à 1/ m'en foutre 2/ ne pas présenter de symptômes allant dans ce sens 3/ m'en foutre.

Faut dire :

Coup de fil, numéro inconnu, pas de présomption de démarchage.

— Bonjour Madame G[1], c'est l'accueil du labo, on a oublié de vous demander la date de vos dernières règles ce matin, pour votre prise de sang
— ???
— Oui il y avait le bilan FSH et œstradiol à faire [2]
— (Compte sur mes doigts en sachant que la réponse ne va pas leur convenir :) Je dirais octobre 2013 à vue de nez
— ???
— Je suis sous pilule en continu depuis la naissance de mon fils, avant il y a eu la grossesse, ça nous ramène à octobre 2013
— Ah oui mais je ne peux pas mettre ça sur mon papier.
— Comme vous voulez, c'est votre papier, pas le mien.
— Bonne journée Madame G. vos résultats seront en ligne vers 17h30[3] !

On n'en sort pas. Je sors de mon rendez-vous semestriel avec ma gynécologue, qui est aussi mon endocrinologue. A 95 balles la consult, je suis contente qu'elle fasse (bien) les deux, c'est une affaire. En plus elle n'a pas fait les gros yeux sur la glycémie, vu que j'ai déposé environ tout mon stress pro sur son bureau en arrivant, elle a eu pitié (c'est une technique éprouvée avec elle, ça marche d'enfer, je recommande. Bon, il faut que je fasse gaffe au sucre pour la prochaine fois, qu'elle sente qu'elle a eu raison de ne pas me contrarier).

— Bon, alors pas de signe de ménopause en vue[4], la thyroïde c'est impeccable. La mammographie (regarde les clichés), c'est tout petit et le compte-rendu est rassurant, je vous fais l'ordonnance pour l'écho cet été, mais ça ne ressemble pas à un cancer ou quoi que ce soit d'inquiétant. Par contre il faut que je vous parle de votre pilule. Elle vous convient toujours ?
— Je vis avec l'insouciance d'un homme, je l'aime d'amour, on ne change rien.
— Oui alors il y a une alerte de la HAS qui nous demande de vérifier si, après une prise sur le long terme, elle ne génère pas de tumeurs au cerveau. Donc on nous demande de faire passer une IRM cérébrale aux patientes. Ou alors on change.
Une. Tumeur. Au. Cerveau ???
— Oui mais bénigne, hein [5].
— Et ben on va passer l'IRM.
— Mais ne vous précipitez pas pour demander un rendez-vous pour demain, hein ?
— Non, non, demain je voudrais aller au cinéma. Me promener. Faire des trucs qui font du bien à ma santé mentale.
— Et comme ça si c'est bon on vous laisse avec cette pilule et on attend la ménopause.
— Ben si c'est comme ma mère on va attendre longtemps.

Je vous jure, pas un jour ne se passe sans que les amies de mon âge, les amies plus âgées, les pubs sur les réseaux sociaux, le monde entier me hurle des choses sur la ménopause qui ne me concerne pas encore et dont je me fous jusqu'à plus ample informé.

Donc je suis supposée être en hypervigilance pour cause de masse d'avis plus ou moins sollicités qui me tombent sur la gueule sur un sujet qui ne me concerne pas encore. MAIS gérer avec grâce, élégance et zénitude le fait qu'on m'annonce que j'ai ou pourrais avoir (les deux ! Lucky me !) des trucs dans le corps qui ne sont probablement rien, ou pas là. Mais pas d'inquiétude, hein ?

J'imagine que la plupart des hommes sont quasi aveugles, ou conscients en théorie, pas en pratique, de la tannée de ce que c'est que de vivre dans un corps de femme. Et parfois, je ne sais pas ce qui est le pire. Si c'est de naviguer d'étapes hormonales en étapes hormonales, tout en étant traitées comme des tas de chair, non pensantes (par les médecins, par les hommes) bien plus souvent qu'à notre tour. Ou le fait que du début à la fin, le monde ENTIER a un avis et se sent autorisé à nous le faire connaître. Je pensais qu'après les grossesses, j'aurais enfin la paix. Naïveté confondante.

Bref.

Je ne changerai pas mon baril de XX contre un baril de XY.

Mais il y a des fois, je me dis qu'on devrait être payées juste pour supporter la connerie du monde, les injonctions des médecins, l'avis des autres.

Un père et son fils passent, indifférents, devant l'image d'une vulve représentée sur une vitrine du 9e arrondissement.
Un père et son fils passent, indifférents, devant l'image d'une vulve d'@Ohvicoh représentée sur une vitrine du 9e arrondissement., mars 2026

Notes

[1] C'est moi.

[2] Ah oui, donc mon impression était juste, c'était pas juste glycémie - trop haute - et thyroïde - ok.

[3] Ils l'étaient. Et donc, je suis encore fertile, ça ne s'arrêtera donc jamais ? Fort heureusement, en dehors de la contraception, il y a une méthode qui fonctionne très bien pour ne pas faire d'enfant et je la pratique assidument, bien que contre mon gré.

[4] Ah ! Je vous le disais !

[5] On meurt très bien d'une tumeur non cancéreuse au cerveau, pour peu qu'elle soit inopérable, par exemple, ou impossible à retirer entièrement, demandez à mon oncle. Ah non, vous ne pouvez pas, il est mort.