La dernière fois que j'ai déjeuné avec Orpheus, je lui ai présenté S.
On retraçait les circonstances et dates approximatives de nos rencontres respectives, nous en sommes venus à parler des Paris-Carnet, où Orpheus n'allait pas pour cause de timidité et moi parce que mon mec de l'époque n'aimait pas trop mes copains.
(Il faut dire qu'il n'aime pas trop être challengé intellectuellement et que bon.) Donc je n'allais pas souvent aux Paris-Carnet
Il mio fratello de s'exclamer "Ah c'est vrai que tu reviens de loin, toi !'
C'est vrai.
J'ai toujours vu mes grands-parents, des deux côtés, tout faire ensemble (à part quelques courses).
J'ai toujours vu mes parents tout faire ensemble (à part quelques courses).
Pendant les 24 ans et quelques mois où j'ai vécu chez eux, je n'ai JAMAIS vu ma mère faire un truc de son côté, avec des amies, ni soirée, ni week-end, ni rien. (Mon père, lui, avait des trucs de boulot auxquels ma mère n'était pas toujours conviée.)
Tout ça pour dire que moi, désespérée à l'idée de ne pas mériter l'amour de qui que ce soit, persuadée que c'était comme ça qu'on faisait, j'ai passé d'innombrables soirées à l'écouter à jouer à des jeux guerriers en ligne avec ses potes et à l'attendre quand il allait faire de la musique avec d'autres.
Oui, j'étais sacrément con.
J'ai appris qu'à tant vouloir l'histoire d'amour, à se précipiter sur celui qui veut bien[1], on pouvait ramer tant qu'on veut par la suite à raconter une histoire qui se tienne, ça ne serait au fond qu'une longue suite de déceptions.
Depuis j'ai appris à interroger mille fois ce que je ressentais. Emballement lié à une impression, à un truc qu'on se raconte mais qui ne serait que notre imagination qui brode sur un humain qu'on connaît trop peu ?? Qu'est-ce que je sais sur lui[2] qui pourrait m'horripiler dans la vraie vie ? Est-ce que ce je ressens pourrait survivre à une bonne grosse crise ? Et je ne m'autorise à penser le mot amour qu'après de multiples et longues conversations avec moi.
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Notre vie collective a pris un gros coup sur la gueule le 13 novembre 2015. Je ne parle évidemment même pas de celle des victimes et de leurs familles.
Pour moi, jusque là, le 13 novembre c'était l'anniversaire de Kozlika et la veille de celui de Gilda.
Et puis il y a eu ce coup sur la gueule à moi, signe du virage direction le mur qu'a opéré ma vie.
Ce jour-là je suis rentrée du boulot, peu avant que mon compagnon ne parte pour le théâtre où il jouait à ce moment.
J'ai ouvert la porte et immédiatement j'ai flairé quelque chose.
Pour la faire courte, j'ai compris quelques minutes après que mon fils était tombé de sa table à langer parce que poser la main sur lui le temps de chercher un truc, ou le prendre dans les bras, c'était trop compliqué. Qu'il avait une bosse énorme sur la tête. Et que son père avait tellement la trouille que je l'engueule qu'il avait tenté de ne rien me dire.
Cette nuit-là je suis allée voir mon fils, très souvent, impossible de dormir vraiment, j'ai somnolé, un moment j'ai constaté qu'il était plus tard que l'heure habituelle de retour post représentation. Machinalement j'ai pris mon téléphone, regardé Twitter. Suivi avec sidération les infos qui tombaient une par une.
Evidemment, me prévenir que le retour était galère : trop compliqué pour lui.
J'ai compris dans les semaines qui ont suivi qu'on prend l'autre en connaissance de cause, avec ses failles, ses névroses, ses traumas. Mais qu'on ne pouvait pas les régler à sa place. Qu'on ne pouvait même pas l'en protéger vraiment[3].
Les deux pères de mes enfants ont eu des enfances assez merdiques, vraiment. Infiniment plus que moi. Il m'a fallu longtemps pour me dire qu'il ne suffisait pas d'être couvert par l'amour de l'autre pour trouver en soi de quoi surmonter, faire avec, dépasser. Plein de gens ne souhaitent même pas le faire, pas vraiment.
Depuis j'ai appris à disséquer mon syndrome de la sauveuse. Continuer à offrir de la présence, de l'amour, de la compréhension, oui. M'interposer entre l'autre et le monde, compenser pour lui ce qu'il n'a aucune intention de régler ? Non.
J'ai appris aussi qu'on ne pouvait pas interminablement faire en fonction des fragilités de l'autre, au détriment de ce qui nous irait à nous (je ne parle pas de minimes concessions sur la taille de la cuillère à moka parfaite.) Qu'on ne peut pas prendre sur les épaules tout ce qui permet de fonctionner à peu près, en tant que couple.
Je reviens de loin.
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Je reviens de loin, mais je ne vais nulle part. J'ai travaillé, j'ai avancé. Je crois que j'ai appris à aimer pour l'autre et pas pour me rassurer. Bon.
On va dire que c'est pour la gloire.
Que ça s'applique à toutes les formes d'amour, sans doute.
Mettons.
Après tout j'apprends bien l'italien pour le plaisir, je peux bien avoir appris à aimer mieux pour la beauté du geste.
Notes
[1] Enfin je ne me suis pas précipitée et ça n'était même pas du tout prémédité, de mon côté. On s'est écrit pendant deux ans, puis on s'est vus à un concert qu'il donnait, le lendemain il est venu chez moi et paf. J'avais l'impression de bien le connaître. C'était sans compter le fait qu'à peu près tout ce qu'il m'avait raconté avant était du bullshit.
[2] Oui, pardon, hétérosexualité résistante.
[3] Je sais, je ne suis pas très rapide.


Ah, le syndrome Nightingale. On en parlait beaucoup avec Xave. Il disait : le problème c'est que si tu y parviens, la personne vole vers d'autres horizons, tu es trop lié·e à l'« avant ».
Kozlika ben je crois que j'aurais préféré trop bien réussir et qu'un homme soit heureux loin de moi que de me savoir impuissante à son mieux-être. Mais je sais que je suis un peu dingo.
En lisant tout cela, j’ai une pensée pour un ami très cher (qui n’est plus parmi nous aujourd’hui) qui, en voyant que je m’acharnais à rester avec un mec qui me frustrait davantage qu’il ne me rendait heureux, m’a dit « la vie est trop courte pour essayer de changer un mec, qui de toute façon ne changera pas. On ne peut pas changer un mec, mais on peut changer de mec ».
Ça m’est resté.
Merci de m’avoir fair remonter son souvenir…
Faut que se planifie un déjeuner bientôt…
Orpheus ça marche pour les femmes aussi, d'ailleurs. Parfois on a des bénéfices secondaires à rester dysfonctionnel supérieurs au fait de changer !
Et on est tous un peu fucked up, c'est, avant tout, une question d'équilibre (jamais acquis, toujours instable).
Je t'en prie. Et quand tu veux :)
Ah oui, nos anniversaires, c'était foutu, cette année-là (et pour moi un paquet des suivantes aussi, je n'arrivais pas à penser à autre chose qu'à Bon sang, ça fait un an ... deux ans ... trois ans ...)
C'est curieux cette habitude de faire les choses ensemble lorsqu'on vit en couple, ou de ne les faire pas. Tu viens de me faire prendre conscience que chez moi l'habitude est de faire chacun ses activités et certaines ensemble vient sans doute de ce que c'était comme ça chez mes parents déjà.
Le syndrome Nightingale, je l'ai aussi et c'est tellement ça.
À présent ça m'est passé mais c'est aussi parce que jouer les prolongations jusqu'à la retraite me pompe toute mon énergie.
Volontiers de se voir un de ces 4, depuis le temps, mais pour ma part plutôt après le boulot (ma pause déj de 1 heure est fort courte).
Gilda si tu savais ce que je vais vous raconter d'ici peu sur la base de "c'est comme ça depuis toujours".
Oui, ça serait chouette, dis moi quand ça serait possible (ça jouerait pour toi de te retrouver vers Saint-Lazare quelque part sur la 13 ?)