Finalement Lomalarchovitch voulait faire la sortie[1] et j'en suis ravie (à part le moment où je me suis retrouvée, à pas loin de 23 heures, à marcher sous quelque chose qui tenait de la grosse bruine ou du petit crachin, les mains enfoncées dans les poches de mon blouson, enfoncée dans mon écharpe jusqu'aux oreilles, à me demander à quel moment il m'avait semblé une aussi bonne idée que ça de faire des enfants).

Pendant qu'il s'enfilait à la va-vite un sandwich d'avant-spectacle, Cro-Mi et moi on s'offrait une tournée de sushis (diable que ces machins sont de plus en plus chers) en devisant sur la vie.

Et mon aîné de se foutre de moi, soudainement, je ne sais plus sur quoi exactement, mais en somme il comparait ma vie à un drama d'ado qu'on regarderait à la télé en se demandant de quel côté ça allait tomber. Ça n'était pas complètement destiné à se foutre de moi, mais un peu quand même.

Je le regardais, équipée de mon meilleur poker face, en me disant qu'il n'avait rien vu. Qu'il n'avait pas saisi à quel point j'ai, des semaines durant, dans un microscopique drame intérieur, pas de ceux qui menacent la vie sur Terre, juste assez pour me sentir comme une merde, tellement longtemps. Il n'a pas vu, tant mieux, à quel point seule son existence et celle de son frère ont été, certains jours, les seules raisons que j'avais de faire mine de fonctionner. Et comme chacun sait : fake it until you make it.

Et tant mieux.

Il y a au moins ça. Ils n'ont rien vu. (Merci, partiellement, à l'égocentrisme enfantin, mais quand même good job, ma vieille, tu n'es pas une trop mauvaise mère, ai-je envie de me taper dans le dos.)

Parfois je rigole en me disant que peut-être, à me lire, on m'imagine comme un être gouverné par ses émotions, alternant rire et larmes, dans un drame permanent.

Alors qu'en fait, je crois être facile à vivre.

Je suis facilement portée sur le rire, la bonne humeur, la tendresse (je contiens plus de tendresse que d'eau, au dernier recensement), l'enthousiasme, j'aime souligner les jolies choses, ce que j'aime chez les gens, ce qui se passe bien. J'aime que l'ambiance de la maison soit drôle et légère, parfumée d'un plat de grand-mère qui mijote. J'aime prendre qui je préfère dans mes bras pour une, deux, trois secondes de contact qui dit tout, comme ça, en se croisant dans un couloir. Et j'ai un drôle de sens du devoir qui m'empêche de laisser de la vaisselle sale dans la cuisine très longtemps (mais qui ne fonctionne pas aussi bien sur les rotations de linge). J'aime sortir, j'aime rentrer. J'aime parler et me taire. J'aime la douceur à vivre et je n'attends pas des autres qu'ils la créent à mon profit sans y jouer une grande part.

Bref, mes noirceurs, mes tristesses, mes chutes, sont le plus souvent under cover. Lâchées ici, ou devinables à des frémissements que très peu sont capables de percevoir ; confiées parfois, presque à mon corps défendant, à d'encore plus rares. Pas cachées. Juste accessibles seulement si on veut les voir.

ObiWan, mon chat roux, endormi sous la couette.
ObiWan aussi est under cover., févr. 2026

Note

[1] Un spectacle de danse contemporaine féministe, apparemment très chouette, j'aime que le prof d'EPS ne soit pas qu'un grand beau gosse musclé comme Gottlieb aurait pu en dessiner, animé par d'autres valeurs que la performance physique. Oui ok, je me suis un peu rincé l'œil quand même mais hey. Personne n'a rien vu - sauf moi.