Ça fait bien longtemps que je crois que la vie n'a aucun sens, a priori, d'un point de vue philosophique.

Ce qui n'a jamais empêché personne d'en chercher un.

Il me semble (et c'est vraiment un avis personnel qui n'engage personne d'autre) que cette quête est stérile, comme trouver une solution qui viendrait justifier ce qu'on fait là.

Je préfère le fabriquer, le sens que je donne à la mienne, de vie, plutôt que d'attendre que la solution me trouve, telle une illumination religieuse ou spirituelle.

Agenouillez-vous, priez, la foi viendra, pardon Blaise, très peu pour moi[1].

Je fabrique mon sens selon mes propres règles, merci.

C'est compliqué parce qu'il y a des choses qu'on ne voit qu'avec le recul.

Là, aujourd'hui, à cinquante ans presque et demi, je constate qu'il y a une longue partie de vie pendant laquelle on se construit à tâtons. Et comme nous ne sommes, que nous le voulions ou pas, que de petites créatures infiniment fragiles dans un univers infini, nous sommes terrifiés. Alors on observe le monde autour, on cherche la validation. On se rassure en se comparant, en se distinguant, rarement dans l'absolu. Enfin, dans l'absolu, il reste toujours les codes moraux, éthiques de l'endroit où on vit, au moment où on vit, mais c'est presque le plus simple, une lecture pas forcément binaire, pleine d'exceptions, de raisons, mais dans laquelle on n'est pas seul : les règles du jeu sont écrites et donnent un grand cadre.

J'ai été copieusement détestée par mes petits camarades, au collège, au lycée, et tout l'amour reçu n'a pas changé l'idée que c'était moi le problème et qu'il fallait que je sois moins bizarre si je voulais moins souffrir de ce qui me séparait du monde.

C'en est presque drôle, maintenant, de constater à quel point si je devais recommencer en sachant ce que je sais maintenant, je prendrais une direction très différente.

Bref, j'ai joué le jeu, avec enthousiasme et une certaine conviction.

Tout ça pour me rendre compte, bien plus tard, que le sens que je veux pour ma vie, c'est l'inverse : faire ce qui est juste pour moi, pour qui je suis au fond de mes tripes. Que ça coïncide ou pas avec ce que font les gens n'est même plus une question. Je m'en fous. Je sais qu'il y a des compromis, autour de la vie économique notamment.

Mais, et bordel que ça fait du bien de finalement arriver là, j'aime bien la personne que je suis. Pas imperméable au monde, pas fermée, mais certaine qu'en ce qui me concerne, seules les réponses qui sont profondément justes pour moi sont les bonnes. Sans regrets, mais sans retour en arrière possible, en tout cas je ne le crois pas.

Ça a l'air simple, hein ? Tout ce temps-là pour en arriver là ? Pas fut-fut, la meuf !

Ahah ! Simple, c'est parfois la chose la plus compliquée du monde à faire.

Je pense à trois moments de vie où la simplicité est passée par des sacs de nœuds inextricables. Quand je dis "moments", ce sont souvent des phases qui se sont étalées sur plusieurs années, pour dire.

Il y a eu l'arrivée de mon beau-fils dans ma vie.

Je suis structurellement incapable d'accepter qu'on ne fasse rien pour un enfant qui a besoin d'aide. Or cette herbe folle qu'est mon beau-fils (il le reste, même si les liens avec lui ne se construisent pas dans les mots, la fréquence ou quoi que ce soit) avait un grand besoin d'aide. Pendant les 12 ou 13 ans que nous avons passés ensemble, en tant qu'unité familiale, il a eu besoin d'aide, de soutien, de dialogue aussi adapté que possible à la façon dont son cerveau est câblé. Or, il était seul. Dans une sorte de déni optimiste, ses parents n'ont pas eu l'énergie ou le courage de s'y coller.

J'ai donc passé toutes ces années avec la conscience forte que même en n'ayant aucune responsabilité "légale" face à cet enfant, j'étais la seule, avec sa grand-tante, soutien merveilleusement inconditionnel pour lui et moi, à pouvoir faire le job. Et j'ai merdé. Big time. Je le voyais s'enfoncer, parfois, ça me rendait folle. Je lui ai vomi mon impuissance à la gueule. Et lui m'a signifié à sa façon obstinée et monolothique que merci bien, mais c'est de mes parents que j'attends ça. L'immobilisme parental, le manque total de constance à le suivre n'est pas pour rien dans ma séparation avec son père. Bref, on a vécu un bon cauchemar relationnel, lui et moi, les dernières années. Lui surtout. Il a souffert et je me suis effondrée de l'intérieur, dans l'indifférence générale, à me demander ce qu'il allait devenir, ce gosse.

On est en paix, tous les deux, avec ça, maintenant. L'autre jour on était dans le même train, il est venu me faire la conversation. Et je sais à quel point le "small talk" lui est compliqué, encore plus saturé de monde, de fatigue de la journée. Mais il est venu alors qu'on aurait pu faire semblant. Il a fait ce qu'il a pu et on était contents de nous.

Il y a quelques mois on s'est parlé. Demandé pardon pour ce qui avait été douloureux et dit merci pour tout. Et ça a été mieux, d'un coup. De savoir que finalement, j'avais un tout petit peu aidé. Qu'il trouvait que les moments difficiles avaient valu la peine en regard de ce qu'il vit maintenant.

Qui je suis au fond, c'est cette adulte qui a eu la chance d'être bien entourée et accompagnée et qui trouve qu'elle doit aux mômes qu'elle croise un appui s'ils en ont besoin.

Ça m'a valu la haine de sa mère (qu'elle aille se faire cuire le cul), d'une partie de sa famille. Des années épuisantes, bourrées de doutes, de colère, de temps consacré à lui au "détriment" de mes enfants "faits maison". Pas le choix de la facilité. L'inverse même de la simplicité. Mais le seul chemin juste pour être qui je veux être.

Le deuxième moment, en ordre chronologique, c'était le coming out trans de Cro-Mi. Le moment où tu pèses chaque mot de "ça n'est pas parce que je ne comprends pas que je ne dois pas soutenir".

Ça va aller beaucoup plus vite à raconter : j'ai fabriqué mes enfants pour qu'ils soient eux. Et mon job unique, c'est d'être là pour eux, de la manière dont ils ont besoin. Ça fait sept ans, maintenant, que ma fille est devenue mon fils. Je n'ai pas perdu d'enfant, il est un adulte tout à fait spectaculaire. Et pourtant à chaque étape de son parcours, il y a deux bouts de moi. La mère qui sera là. La femme qui se prend quelque chose dans la gueule.

Une nouvelle étape s'annonce, dans les mois à venir.

Et la seule chose qui vaille d'être retenue est : je peux dire à cet enfant merveilleux que je lui tiendrai la main, à chaque étape du chemin, et que ce que ça me fait émotionnellement, le temps que ça me traverse, ne sera jamais un obstacle au soutien que je lui dois, que je lui donne. Pouvoir parler de ça avec un môme de pas 20 ans, qu'il sache profondément pouvoir compter sur moi sans lui cacher non plus mon chemin (ni lui jeter à la gueule, hein), c'est l'une des choses dont je suis le plus fière.

C'est cette mère que je voulais être pour lui, ça n'a pas été simple, on a construit ce "nous deux contre le monde entier" quand il était tout petit et que son père m'a quittée, et c'est l'un de mes refuges les plus importants quand la vie tangue, malgré toute l'inquiétude, tout le rejet de certains, la réticence d'autres, les tiraillements intérieurs.

Simple et tout sauf simple.

Je dis souvent à mes amies qui s'inquiètent d'être de mauvaises mères que, comparées à d'autres qui ne veulent bien l'être, mères, que quand ça ne leur coûte rien, ni énergie, ni remises en question, ni émotions fortes - pas juste celles qui font plaisir, ça va. Qu'il y a de la marge entre nos merdages, aussi retentissants soit-ils, et la maltraitance sous toutes ses formes.

Et puis vient le troisième moment qui est aussi le plus compliqué. Pour ce qui concerne les enfants, c'était juste entre qui je voulais être et le reste du monde. Là, c'était en conflit entre moi et moi. Deux versions de qui je voulais être pas compatibles. Un vrai dilemme où on perd quelque chose quelle que soit la décision.

Ça m'a pris longtemps de quitter le père de Lomalarchovitch. Le premier frein c'était ça : quand je m'engage, je tiens. Et je me suis engagée auprès de lui, dans une histoire longue, à durée indéterminée. Remettre ça en cause a été un tsunami intérieur.

Un long moment je me suis dit que, tant pis. On ne reprend pas sa parole. Quelles que soient les conséquences. Après tout il y avait quand même entre nous un humour partagé, un enfant à qui je souhaitais (souhaite toujours !) le plus grand bien, ça doit suffire, non ?

Vous connaissez la fin, pas la peine de faire durer le suspense, et les raisons qui m'ont amenée du "tant pis, je tiendrai en tentant de voir le positif" à l'explosion finale m'appartiennent.

Juste ceci : au-delà de ce que ça me faisait à moi, de la conscience qu'il aurait aussi un peu de mal à se débrouiller de la vie sans moi à plusieurs titres, il y a eu ce moment où je me suis dit : me mentir, encore, c'est un choix que je fais en conscience. Mais lui mentir à lui ?

D'une certaine façon, dans le flot de douleur et de chagrin que je vivais à ce moment-là, ça a été un moment de clarté. Est-ce que c'est aimer et protéger quelqu'un que de lui faire croire que notre couple "tient" ? Que je suis capable de m'accommoder de ce qu'on vit ?

Et alors même que rien ne me promettait que la vie serait plus riche d'autre chose sans lui, ça m'est devenu évident que non seulement je ne pouvais plus continuer sans mettre ma santé mentale en danger sérieux, ni lui faire croire qu'on allait pouvoir survivre à ça, en tant que couple.

Parfois, on s'affronte soi-même en duel. On n'est pas sûrs de quel morceau de nous est le plus juste, ou alors on pèse très précisément ce que le chemin qui est le nôtre va coûter. À nous, à ceux qui nous entourent de près ou d'un peu plus loin.

Il y a de nombreuses personnes qui choisissent de ne pas emprunter ce chemin. Même si je comprends qu'on choisisse de s'épargner ces questions et la douleur de leurs réponses, qu'on continue à vivre ce qui semble tracé parce que c'est plus simple, ou tout simplement que ça fait moins peur que sauter dans le vide sans savoir ce qu'on va gagner, moi, le sens de ma vie ne va pas dans cette direction.

Et même dans les jours les plus rageusement difficiles je ne regrette pas de la vivre, telle qu'elle se présente et pas telle que je pourrais la raconter.

Lomalarchovitch et moi de dos, en manteaux de pluie jaunes, dans une rue de Calais.
Unapologetically me de mère en fils, juil. 2021

Note

[1] Je sais que c'est un peu plus subtil que ça, après tout, Blaise et moi on est de Clermont, on se comprend un peu, mais vous voyez l'idée, non ? Si ?