Je parle souvent de mes sœurs sorcières, je ris à imaginer les gens penser que je me prends pour une sorte de grande prêtresse, parsemant boissons et nourriture d'herbes médicinales. Non, ça n'est pas de ça que je parle[1].
Les sorcières, selon moi, sont des femmes qui ont une empathie pleine d'acuité. Qui savent s'en servir, ainsi que de leurs émotions, pour "lire" les gens qui les entourent, leur état, leurs aspirations. Des femmes qui relient des pensées éloignées, des sentiments contradictoires. Qui nouent la douleur au vivant, sans tragédie, sans drame, juste parce qu'elles savent. Aucun pouvoir magique, inutile de fantasmer la lecture dans les pensées, seulement une capacité différente à flairer l'âme de l'autre. Une conscience particulière du monde, de la vie, de ses mystères. Des femmes qui ne sont pas dupes, humbles devant notre court passage, puissantes face à la vie, ses joies et ses immenses douleurs. Sensibles aux peurs des autres, un peu moins domptables, peut-être, de ce fait.
On découvre souvent les sorcières dans ces enfants dont les regards sont particulièrement perçants. Grands yeux sérieux et sagesse parfois millénaire, le temps d'un instant qui déconcerte les adultes. Sur le chemin, j'en suis à l'endroit où les plus anciennes de mes aînées me regardent avec une tendresse acérée, l'air de penser que je commence juste à pouvoir comprendre un peu ce dont il s'agit. Apte, déjà, à prendre dans mes bras les plus jeunes, leur dire qu'un jour ça sera plus simple, qu'elles ne subiront plus ces tsunamis d'émotions, qu'elles souffriront beaucoup moins de ce sentiment d'être toujours différentes. Peut-être même qu'elles en tireront de la sérénité, de la fierté, je le leur souhaite. J'y arrive enfin, je crois.
Et les sorciers ? Pas de sorciers ? Encore de la misandrie ! Cette femme déteste les hommes [2], c'est bien la preuve que c'est une sorcière.
Mais ça n'est pas moi qui les étouffe, les sorciers. Bien sûr qu'ils existent, j'en élève. Et au mien je souhaite de rayonner de tout ce qu'il est. Je le vois souffrir, de l'injustice, de ces peines qui le ravagent. Je le vois aussi, lumineux et solaire, capable de phrases si apaisantes, de fulgurances.
Je crains que, passée l'enfance, les sorciers ne soient victimes du monde. Il n'est pas très acceptable, aux yeux de notre société, qu'un homme soit empathique, capable de percevoir de l'humanité, connecté aux émotions, les siennes, celles des autres. Les hommes, on attend d'eux qu'ils performent, qu'ils tiennent le rôle ancestral de pourvoyeur, sans faiblesses ni vulnérabilités. On les veut compétitifs, agressifs, inoxydables. On les dessaisit de ce qui fait leur essence sorcière pour les pousser vers d'autres rôles.
Alors oui, on voit des petits garçons sorciers, beaucoup d'entre eux grandissent et se cachent derrière des carapaces épaisses et solides. Ou peut-être pas tant que ça. Mais autant il est assez facile d'identifier une sorcière adulte, autant les sorciers sont plus insaisissables. Ils existent, c'est sûr. Parfois, ils ont oublié tout de qui ils sont au fond, parfois, ils sont contenus, visibles par intermittence, dans certaines circonstances. Étouffés ou protégés, c'est selon, par un personnage social qui ne leur ressemble qu'en partie.
J'en connais un, je crois. Je l'imagine enfant lutin ou farfadet, son regard intense posé sur le monde, son insatiable curiosité en bandoulière. Et maintenant ? Maintenant il me semble qu'il fait l'aller-retour en permanence, sous mon regard, entre le sorcier capable de lire le fond d'un cœur en un regard et l'homme qui évolue sur un territoire moins vaste, plus balisé. Est-ce que je vois juste ? Je le crois mais ça n'est pas certain. Est-ce qu'il le sait lui-même ? Aucune idée.
Et puis quoi ? Et puis rien. La vie nous est la même qu'à toute autre vie animale. On vit, on meurt et entre les deux on se souhaite un peu de bonheur. On vit sa vie de sorcière, on ouvre des bras en grand, on se désole d'être seule, ou parmi de rares, à voir des choses qui nous semblent essentielles. On se ressource à la puissance de la course terrestre, à tout ce qui nous tient debout. On console plus qu'on est consolée, on aime, on pleure, on élève ou pas des enfants dont on se dit qu'on leur laisse peut-être un lourd héritage. Certains sont terrifiés d'être vus dans nos regards, tels qu'en eux-mêmes. D'autres y trouvent un réconfort. De se sentir vus, aimés, acceptés profondément tels qu'ils sont.
À certaines très rares occasions, il se produit quelque chose de presque impossible. Il serait peut-être possible qu'à certains moments, on voit un autre humain se dépouiller, un instant, de tout ce qui protège son centre, son cœur intime. À nu, dans toute sa vérité.
Et ce sentiment de deux âmes qui se touchent, même s'il ne dure que quelques secondes, est tellement bouleversant, d'une beauté absolue, qu'il vaut largement tout le reste. Si on arrive à le percevoir, à l'attraper, le souvenir de ce moment peut vivre en nous pour le reste de nos jours.


Il y a un conte africain, qui m'avait ému aussi, sur la beauté de ces quelques secondes où deux âmes se touchent , remplissant le cœur de toute la satisfaction toute la satisfaction du monde.
Est-il au monde une chanson plus belle que Suzanne ? Je n'arrive pas à y croire.
Merci à toi pour la douceur déchirante de ton billet.
arbrav je te souhaite que ça te soit arrivé, ou que ça t'arrive un jour.
Anna merci. Suzanne était évidemment le seul choix possible pour ce billet.
Tu décris exactement mon enfance... évidemment ;-)
Dans mes expériences, ces instants de grâce ou deux âmes se touchent sont dépourvu de mots, les regards par contre sont au cœur de cette rencontre. D'ailleurs j'ai toujours été fasciné par tout ce qu'un regard peut partager.
Sans drame !?! Mais comment vous faites !?
Je peux pas postuler du coup… 🤭
Alana alors là, quelle surprise surprenante tu viens de me révéler, je ne m'attendais pas du tout à ça. 😂
J'en ai vécu aussi en mots, des moments où tu sens que la personne en face est sincère, vulnérable, à poil. (métaphoriquement, pour Orpheus qui est déjà chaud bouillant)
Orpheus ça peut arriver. Sur un malentendu. Et bien sûr que tu as du sorcier en toi.
Oh, j’ai même du en avoir plusieurs…
Oh wait, j’ai mal compris ta réponse… 🤭
Orpheus mio fratello stregone. 😉