Je m'agaçais (très fort) contre quelqu'un, il y a quelques jours. Cramponné à ses illusions sur qui il est, ce qu'il fait et comment il se comporte, il ignore tout bonnement la réalité des autres, sûr et certain de détenir la vérité absolue. Et ne comprend pas ce qui se passe quand quelqu'un ne marche pas sur la pointe des pieds autour de lui.

Bref, en m'éloignant de lui, je me disais que je ferais aussi bien de me résoudre au fait que le monde entier est cramponné à des illusions, histoire, peut-être, d'arrêter d'en être heurtée sans arrêt.

Je ne jette la pierre à personne, j'ai cru que l'humain était capable d'un peu de grandeur, que l'amour donnerait du sens à ma vie, que la transmission était importante. Alors on peut bien penser que le maquillage et la crème hydratante empêchent le vieillissement, que quand on décide de s'amuser ça suspend la réalité du monde, que notre vie vaut plus que celle du voisin et que ledit voisin est prié de s'incliner, que nos priorités sont supérieures à l'intérêt général, que notre destin est question de mérite mais que les meilleurs partent en premier, qu'un grand mec barbu nous attend pour une éternité de réjouissances,...

Pour ma part, je m'en tiens à très peu de choses.

Attention, c'est brutal.

1/ Nous sommes un amas de cellules, très périssables, traversées par de l'électricité. C'est tout.

2/ Nous vivons accidentellement sur une petite planète quelque part dans l'infini. La vie sur cette planète est possible grâce au machin jaune lumineux qui nous éblouit quand on lève la tête et que le ciel est "bleu". Tout ceci va s'arrêter dans 4,5 milliards d'années environ et ce dans l'indifférence générale.

La révélation de la mort annoncée du soleil a été la raison de ma première crise existentielle, vers 4 ou 5 ans. Le choc brutal, on va tous crever, bordel, comment pouvez-vous être si indifférents. Depuis j'ai compris que quelle que soit l'appréhension qui me saisit à cette idée, l'humanité aura crevé d'ici là, donc bon, suck it up, darling.

Ça a l'air noir et pessimiste, ça l'est un peu, mais pas que.

D'abord je n'y pense pas en continu. Enfin, plus que la plupart des gens, a priori, mais pas à chaque seconde non plus.

Ensuite, c'est un formidable outil de rationalisation des emmerdes : si on n'est pas plus qu'un infime grain de poussière dans l'univers, rien n'est vraiment grave, même pas notre mort. (Je sais, c'est dark, comme on disait il y a quelques années. Mais lumineusement sombre, non ?)

Le corollaire, c'est qu'on n'est que ça : un assemblage vivant parmi d'autres, arrivé là au hasard des évolutions, équipé pour survivre un peu, mais pas trop, quel drôle de miracle que d'avoir une "conscience" (quoi que ça puisse vouloir dire, je vous laisse animer le débat perception vs simulation dans un autre lieu).

Raisonner avec un "je", interagir avec les autres, comprendre, quand on voit le soleil se lever, que ce n'est pas lui qui se lève, qu'on est un tout petit rien debout sur une planète qui tourne sur elle-même à environ 1 700 kilomètres par heure et qu'on est là, pile au bon moment, pour que la rotation nous permette de distinguer ce qui nous permet de vivre, c'est un peu fou.

Alors dans ma façon un peu cinglée de penser, je sais que l'amour c'est surtout de la désillusion, qu'il m'aura surtout fait faire n'importe quoi, que dans la transmission on perd beaucoup et que ça n'a pas empêché des drames de se reproduire. Qu'on peut se réfugier dans l'art comme d'autres dans la drogue pour rendre tout ça vivable. Se dire que quelques humains auront laissé une trace majeure en bien.

Mais surtout qu'on a la vie qu'on a et qu'il faut faire avec. Qu'il est de petits miracles que, quitte à être là pour si peu de temps, si infimes, si peu durables, si peu nécessaires à quoi que ce soit dans l'univers, autant les vivre quand ils se présentent. Si on peut.

Juste avant de tourner assez pour voir le soleil.

Vers 8 ou 9 ans j'adorais cette chanson, c'est dire que j'ai toujours été comme ça. Ça n'empêche pas la joie quand on arrive à la trouver.