Souvent, des gens se sont posés dans mes bras et y ont trouvé du réconfort.
Ça n'est pas la pire chose que je puisse offrir au monde.
Parfois il y a eu malentendu.
Des gens (le plus souvent des hommes) s'y sont sentis tellement bien qu'ils ont pensé que, par toucher magique, j'allais les guérir.
Malades d'insécurités enfantines, peur de ne pas être aimés ou aimables, peur de mourir, peur de ne pas mériter d'attention, terreur de leurs propres émotions, il leur suffisait de se sentir bien dans mes bras pour être débarrassés de ces scories. Que tout irait mieux, que le masque qu'ils portaient pour les dissimuler deviendrait enfin leur vrai eux, qu'ils seraient enfin forts et admirables.
Ça ne fonctionne évidemment pas comme ça. Surtout que, si j'offre mes bras volontiers et sans attentes, je me dis que dans la sécurité de mon amour, de ma chaleur, de la tendresse que j'ai pour ces cicatrices anciennes, ils trouveront de la place pour se soigner, aller mieux, l'enlever, ce masque, au lieu de chercher à fusionner avec.
Ça n'étonne que moi, que presque personne n'ait le courage de s'attaquer à soi pour de vrai. Le monde entier vit dans l'illusion qu'en cochant des cases, on a un droit automatique au bonheur, ou à défaut à une belle photo. Alors même si on est un peu déçu par ce qu'on trouve, parfois, on ne va pas se dire que merde, on s'est trompé, que ça n'est pas sa vie qu'on vit, même si on l'a choisie, on vit la vie du masque. Et on a bossé tellement fort pour inscrire ces petites coches vertes dans les carrés de notre liste qu'on ne va pas tout balancer pour vivre la vie de l'âme qui palpite au fond de nous. On rationalise, on se dit que c'est la crise de la trentaine - quarantaine - cinquantaine - continuez ad lib ou au moins autant que vous pouvez. Mais on s'accroche au masque, parce que sinon ça veut dire qu'on a eu tort depuis longtemps.
Moi ? J'ai été élevée à l'ombre d'un masque. Masque de quelqu'un qui a tellement peur de qui il est au fond qu'il préférerait tout casser autour de lui plutôt que d'admettre. D'ailleurs, que reste-t-il à admettre ? Que ses émotions si fortes lui font peur ? Qu'il crève de trouille devant le peu qu'il lui reste ? Que toutes les petites et grandes cases professionnelles, sociales, familiales, qu'il s'est acharné à cocher ne lui servent pas à grand-chose dans ce monde qu'il ne comprend plus et devant lequel il maquille son désespoir en rage universelle ?
J'ai appris à la dure ce que vivre la vie du masque fait comme dégâts. Sur la personne derrière le masque mais aussi son entourage. Évidemment ça n'est rien par rapport à une enfance de violence, c'en est une, néanmoins, se plier en quatre pour ne pas faire exploser l'engin, se plier en quatre pour mériter l'amour et l'attention. Indice : ça ne fonctionne pas, on n'est jamais assez conformes aux attentes dans les mots du masque, et comme son cœur n'a pas droit à la parole...
Alors peut-être que quand j'ai ouvert mes bras, j'ai essayé de me soigner moi, d'offrir à d'autres une chance d'affronter vraiment leurs terreurs et vivre leur vie. Comme une revanche, comme un espoir, aussi, celui qu'ils ne deviennent pas invivables.
Comme le savent les gens qui me connaissent, ça n'a pas fonctionné. Le malentendu finit par se retourner contre moi.
Les décisions aussi. Rester et revivre l'invivable, le discours apitoyé de celui qui aimerait mais n'y arrive pas, la violence de celui qui choisira toujours le masque et ne vous laissera jamais oublier que vous l'avez forcé à se regarder dans les yeux, ne serait-ce qu'un instant.
Parce que j'ai été dressée à me dissoudre derrière l'autre pour éviter l'explosion, j'ai réfléchi, différé, donné d'innombrables autres chances. Parce que j'ai une naïve tendance à croire que les gens peuvent parfois être surprenants, aussi.
Mais, que voulez-vous, il doit y avoir un truc qui dit à l'oreille de ces hommes, amis ou amants, que je suis seule au monde à les aimer tels qu'en leur âme, avec cicatrices et scories, qu'une personne ne leur suffit pas pour croire à une possibilité de vivre comme ils sont. Alors que tout le monde sait bien qu'un boulot qui va bien avec un logement qui va bien et la belle histoire d'amour avec multiples enfants formidables sont les seuls ingrédients possibles d'une preuve de réussite. Et si on réussit on est heureux, quoi que le fond de notre cœur nous dit, non ?
Le prix à payer n'est pas le choix de la vie du masque. Après tout, ça ne me regarde pas, la vie que d'autres choisissent de mener, j'aurais offert ce que j'ai pu et le reste n'est plus de mon domaine. Il y a une douleur vive, certes, un peu d'espoir dans un monde moins pire qui disparaît. Presque toutes les douleurs finissent par devenir vivables, soit qu'on s'y habitue, soit qu'elles deviennent tellement familières qu'elles deviennent nous.
Non, le pire, donc, n'est pas la douleur. C'est la pitié de voir ces hommes que j'aime exploser de colère, de rage, de tristesse, de condescendance. Les voir chercher à me rabaisser, à me mettre la faute sur le dos, tout plutôt que de dire "merci d'avoir vu ça", "merci de m'aimer comme ça", même s'il y a des mais derrière. J'ai si mal de la pitié qu'ils m'inspirent, de la faiblesse, de la preuve évidente que j'ai touché juste (personne n'explose d'avoir été aimé, on explose d'avoir eu peur que le masque cède, d'avoir regardé de trop près nos vulnérabilités).
Or, l'empathie, je sais faire, la douceur aussi, la tendresse, j'en suis faite, presque entièrement. Le pardon d'avoir protégé son territoire sans penser une minute à ce que ça pouvait me faire à moi, je peux. Mais avoir pitié des gens, ça, ça m'atteint dans la relation à eux, plus profondément que tout.
C'est con. Je crois vraiment que le monde serait tellement plus habitable si on faisait la paix avec tout ce qui nous fait croire qu'il est indispensable de vivre la vie de nos masques.


« Des gens (le plus souvent des hommes) s'y sont sentis tellement bien qu'ils ont pensé que, par toucher magique, j'allais les guérir. » > si tel était le cas, tu serais remboursé par la Sécu, sweetie darling… 😉
« on ne va pas tout balancer pour vivre la vie de l'âme qui palpite au fond de nous » > faut-il encore avoir une âme (ou autre chose) qui palpite… 😐
Blague(s) à part, j’ai vécu masqué et démasqué… franchement, y a des avantages et des inconvénients des deux côtés. Je sais pas si j’ai encore une âme qui palpite, mais je n’ai plus beaucoup d’illusions sur tout cela, ça, c’est une certitude.
Funny thing, Orpheus je suis en cours de mûrissement d'un truc sur les illusions. Et moi je la vois ton âme, triste et aimante, résolue, réaliste, revenue d'un peu tout mais encore vivante, en colère souvent, et je l'aime, les bon et les mauvais jours. Câlins, fratello. Et merci d'être celui qui a le courage de commenter les billets incommentables.
“Suzanne” est la plus belle chanson du monde.
Je crois qu'il faut du courage, pour vivre l'âme à nu - du courage pour encaisser le jugement de son être profond, du courage pour affronter l'effarement des gens qui t'intiment de la couvrir, qui ne sauraient la voir.
C'est moins délétère au long terme, j'en suis sûre. Au court terme, il y a un prix à payer.
Oui, Annaet il est parfois lourd. En ce qui me concerne et qui n'engage que moi, ce que je gagne c'est la certitude de vivre ma vie, pas une qui fasse plaisir à... Qui ? Aux autres ?
En te lisant, je me demande : comment sait-on si on porte un masque ?
la souris ça c'est LA question. Parfois on sait, pur exemple au travail je sais que c'est un compromis parce que j'ai besoin de revenus pour nourrir mes enfants alors je renvoie ce qu'on attend de moi. Souvent c'est plus ou moins inconscient. Et puis il y a besoin d'un peu d'efforts pour cohabiter avec le reste du monde alors on en porte tous un peu à un momint ou à un autre. Mais il y a une forme de tension, d'absence d'alignement, qu' on peut ressentir et choisir d'ignorer ou pas.
C'est beaucoup une question d'honnêteté vis-à-vis de soi.
D'être conscient(e) de se qu'on fait pour nourrir notre petit récit personnel ("je vais bien, tout va bien" disait un comique d'antan, regarde comme je gagne du pognon, comme je suis quelqu'un dans le monde, j'étale mes preuves comme une main gagnante sur la table au poker). Et ce qu'on fait pour être juste avec le truc au fond de nous, même si c'est à l'opposé de ce qu'on attend de nous, de la vie, de la raison.
Ce que je peux te dire, c'est que quand on tend vers ça, on peut avoir mal de chagrins énormes et pour autant se sentir en paix avec soi.
C'est une différence énorme.
J'ai envie de dire que le titre aurait pu être "le Mâle entendu", au risque de dissoudre le peu qui restait de mon masque d'intello sophistiqué. C'est comme ça, j'ai un goût coupable pour les calembours à deux balles. C'est un de mes points communs avec les garçons coiffeurs (emoji clin d'œil)
Voilà, j'espère t'avoir fait sourire; ça fait un long moment que je n'ai pas fait ça. Pour plein de mauvaises raisons, qui m'échappent pour la plupart.
Ewok le fait qu'elles t'échappent fait probablement partie de ces raisons. Merci de les considérer comme mauvaises par défaut, évidemment je ne pourrais pas avoir de bonnes raisons...
mais non, je n'ai pas dit que tes raisons étaient mauvaises. Je dis que je n'arrive plus à te parler pour de mauvaises raisons (c'est à dire : parce que j'ai dit quelque chose de mauvais, de blessant, et que je ne suis pas foutu de comprendre ni quoi ni comment).
à aucun moment je n'ai dit que c'est de ta faute